Par une sombre et humide nuit d'automne, Carlson et moi avions reçu pour mission de déterrer un cadavre dans le petit cimetière du village voisin. Notre commanditaire, un riche collectionneur excentrique, tenait absolument à posséder un cadavre enterré depuis plus d'un siècle dans son propre jardin. Lubie d'aristocrate ou folie pure, jamais l'on ne saura ce qui l'a poussé à cette demande si extrême. Je me souviens en avoir longuement débattu avec Carlson, car je n'étais pas chaud pour ce type de travail, même s'il me faut l'avouer, nos précédents boulots ont toujours flirté avec l'illégalité. Certaines personnes font appel à nous lorsqu'ils ont besoin de se débarrasser de quelque chose de compromettant et plus rarement lorsqu'ils désirent posséder une chose impossible à récupérer légalement.

  Mais je n'étais pas enthousiaste à l'idée de me faufiler la nuit dans un cimetière et de creuser pour en sortir un cercueil avec un cadavre entièrement rongé par les vers depuis plus de cent ans! Calson m'avait finalement convaincu en insistant sur le fait que ce serait une grosse somme d'argent facilement gagné vu que le cimetière n'était pas gardé la nuit.

  Nous étions donc en train de rôder entre les tombes, torches à la main, à chercher celle qui posséderait le mort adéquat en ses entrailles lorsque mon regard fut accroché par une statue de la Vierge Marie qui semblait me regarder, les mains en avant, les paumes tournées vers le ciel, semblant implorer ma pitié. Ce spectacle en un tel lieu me troubla profondément. C'est Carlson qui me sortit de ma torpeur en me désignant un caveau vieux de plus d'un siècle et qui contenait l'objet de désirs psychopathes que nous étions venus chercher.

  Le caveau se trouvait juste en face de la statue de la Vierge. Ce fait me troublant énormément, je demandais à Carlson si une autre tombe ne ferait pas mieux l'affaire, mais il me répondit que c'était la seule qui correspondait à notre ignoble mission. Je pris alors la décision de creuser le premier pendant que Carlson m'éclairait de nos deux torches. Il prendrait le relais à mi-parcours.

  Pendant que je m'évertuais à la tâche, je ne ressentais plus le poids du regard de marbre de la statue de la Vierge Marie et je creusais le coeur léger, vide des pensées sombres que m'inspiraient ses deux yeux vides.

  Ayant creusé le sol d'environ trois pieds de profondeur, je sortis du trou et Carlson prit le relais pendant que je l'éclairais de nos deux torches. Pendant un temps, je ne pensais à rien d'autre qu'à la forte récompense que nous allions toucher pour un travail, il est vrai, vraiment pas difficile. Tout à coup, le vent se leva et j'entendis comme un murmure lointain, incompréhensible. Je tournais immédiatement une des lampes vers vers l'origine de ce murmure pour me fixer tout juste sur le visage de marbre de la Vierge. Elle ne cessait de me fixer de son regard blanc, pénétrant mon âme, me vidant de tout courage et de toute volonté. C'est alors que je l'entendis me parler clairement:

  -Tue!

  Je secouais la tête pour me remettre les idées en place. Il était tout à fait impossible que cette statue, chose inanimée dépourvue de toute volonté, ait pu s'adresser à moi.

  -Tue-le!

  -Non! hurlais-je au plus profond de mon être.

  -Tue-le! Un mort en échange de l'autre!

  -Non, c'est mon ami! pensais-je.

  -Il n'est pas ton ami! Il se sert de toi! Jamais il n'aurait pu déterrer et transporter ce corps seul! Il t'éliminera lorsque vous toucherez la récompense! Tue-le!

  Mes pensées ne parvenaient plus à trouver le chemin de la raison. Je regardais tour à tour Carlson qui se démenait dans le caveau et le visage de marbre qui me harcelait à l'intérieur de mon crâne.

  -Ne le quitte pas des yeux! Regarde-le manier sa pelle! Dès que tu lui tourneras le dos, il te brisera le crâne avec! Il est cupide, avide des richesses promises! Tue-le!

  Je ne savais plus où j'en étais. Je ne lâchais plus Carlson du regard. Je l'observais arracher d'énormes tas de terre à chaque pelletée et c'est là que je me rendis compte à quel point il était fort, capable de me briser en deux même sans l'aide de la pelle. Cette idée m'affolait. Je ne pouvais pas rester là sans rien faire à attendre qu'il se décide à m'attaquer. Et dans ma tête résonnait cette voix, sorte de leitmotiv déroutant qui répétait sans cesse "Tue-le!".

  C'est alors que j'aperçus un gros morceau de marbre à mes pieds, n'attendant plus que moi. J'ai mis une lampe torche dans ma bouche, pour continuer à éclairer Carlson afin qu'il ne s'aperçoive de rien et tout en gardant la tête droite et en pliant les genoux, j'ai ramassé le morceau de marbre,me suis penché dans le trou dans lequel Carlson s'activait sans remarquer ce qui allait lui arriver et je lui ai ouvert le crâne sur quinze bons centimètres en fracassant l'arête tranchante de mon arme de fortune sur sa tête. Une gerbe de sang gicla sur la statue. Voyant que Carlson bougeait encore, j'abattis le morceau de marbre sur son crâne par trois fois encore, jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'une bouillie d'os, de sang et de morceaux de cervelle dans une mare informe qui quelques secondes encore avant était la tête de mon ami.

  Le vent se leva et j'entendis un rire inhumain. Je regardais le visage de la Vierge et je la vis me sourire lorsqu'une larme de sang perla sur sa joue gauche.

  Je suis ensuite resté prostré jusqu'au petit jour, quand un promeneur m'a découvert et alerté les autorités. Je ne me suis pas débattu lors de mon arrestation et je n'ai rien pu répondre durant les longs interrogatoires. Les juges en ont conclu que j'étais devenu fou et que toute lueur de lucidité m'avait définitivement quitté. Je restais plongé dans la torpeur jusqu'à aujourd'hui, où, n'ayant plus l'usage de la parole, je décide d'écrire cette histoire à qui veut bien la lire et peut-être y croire, afin de m'exorciser du regard diabolique de la Vierge Marie.